Traduire de l’anglais au français
 

La Rédaction
 
 

 
    Les différences entre l’anglais et le français sont nombreuses. Nous ne tenterons pas de les énumérer. Dans son Manuel à l’usage des traducteurs, Marcel Kahne en a détaillé l’essentiel. Disons simplement que par leur différence de construction, la phrase anglaise et la phrase française ne trouvent pas leur équilibre, leur cohérence et leur pertinence de la même façon. Par exemple, en anglais la phrase ne perd pas de consistance par une multiplication d’idées tandis qu’en français, plus la phrase est concise, plus elle a de poids. De même, les répétitions renforcent la phrase anglaise alors qu’elles appauvrissent l’expression en français.
 
    L’objectif du traducteur est de maintenir la cohérence, l’équilibre, l'intelligibilité, la clarté, la fluidité, la pertinence du français.
 
    Pour y parvenir il peut avoir recours à des mesures telles que :
 
Limiter le nombre d’éléments de la phrase anglaise lorsque l’auteur se perd en détails et précisions : Il s’agit de faire un tri en éliminant les redondances et répétitions, y compris celles qui se cachent sous forme de synonymes et à conserver les éléments qui permettent d’exprimer l’essence de la pensée de l’auteur. On élimine également les termes typiquement anglais qui en français sont totalement superflus. Ce dégraissage de la phrase anglaise peut se faire également en résumant plusieurs termes en un, plusieurs idées en une, voire plusieurs phrases en une. Notons par ailleurs que l'usage des italiques, en anglais, est fréquent alors qu'il est rare en français. Bien souvent on ne les reproduit pas, pour ne pas infantiliser le lecteur francophone. En les introduisant dans la phrase française, elle perd de son poids dans la plupart des cas.
 
Changer l’ordre des éléments de la phrase d’origine. Notons à ce propos qu'en français les notions de temps viennent de préférence en début de phrase.
 
Changer un terme quel qu'il soit en substantif, en verbe, en qualificatif ou en adverbe ; le faire passer d'un état à un autre. 
 
À partir de deux phrases, n’en faire qu’une, ou au contraire scinder une phrase en deux.
 
Se servir, en début de phrase, de termes qui permettent de relier la nouvelle phrase à la précédente.
 
    Dans tous les cas, le traducteur conserve autant d'éléments que possible de la phrase d'origine et les transforme et les agence selon son habileté à manier le français, pour un résultat aussi pertinent en français que l'original l'est en anglais. Il s’agit d’user de tous les moyens pour transformer une pensée anglo-saxonne en une pensée latine. Plutôt que de tolérer un résultat au mieux étrange, au pire imbuvable, le traducteur, faute d'une autre solution, est autorisé à s'éloigner de la façon de l'auteur d'exprimer sa pensée et à se substituer à lui pour la reformuler. Il s’agit alors davantage d’une réécriture que d’une transcription. Cet exercice oblige à dominer totalement la pensée de l’auteur, à s’en emparer et à la rendre intelligible pour le lecteur de sorte qu’il reçoive le résultat dans son langage. Dans cet exercice, le traducteur s'approprie l'idée de l'auteur et la réécrit en bon français, sans se soucier de reproduire les tournures et expressions de l'anglais, ni le nombre ou l'ordre des éléments ou idées. Pour cela, il doit savoir détecter ce qui caractérise la langue anglaise et ne pas le reproduire dans sa traduction.

Un bon traducteur ne d'attache pas à traduire des mots, mais des idées. Lorsqu'il y a conflit entre traduire les mots et traduire l'idée, il choisit l'idée.
 
    Il va sans dire que les expressions anglo-saxonnes ne sont pas traduites mais rendues par leur équivalent en français. Si l’équivalent n’existe pas en français, le traducteur exprime l’idée de façon non imagée. En réalité, rien ne devrait permettre au lecteur de deviner la langue de l’auteur. La traduction doit permettre une lecture tellement fluide que l’on ne puisse pas imaginer que le texte est le résultat d’une traduction.
 
    « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément », écrit Boileau dans L’Art poétique, en 1674. La même aisance doit impérativement s’offrir au lecteur après traduction.
 
    Le traducteur maîtrise suffisamment la langue française pour détecter instantanément toute expression ou tournure étrangère et s’applique à ne pas la faire passer dans sa traduction. Il doit être capable d’une critique sévère pour ne rien laisser filtrer de la pensée anglo-saxonne. Il doit acquérir l’habileté nécessaire lui permettant de transposer une pensée anglo-saxonne en une pensée latine. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons, pourrait-on dire.
 
    Dans son travail, les deux questions-clés du traducteur sont les suivantes :
 
    ►Qu'a voulu dire l'auteur ?
    ►Comment exprimerait-il cette idée si le français était sa langue maternelle ?
 
    Le traducteur est capable de transformer une phrase emberlificotée en phrase simple lorsqu’il a développé l’art de l’équilibre de la construction française. Dès qu’il sent qu’une phrase anglaise sonnerait bizarrement en français il en détecte les abus, les écarte et refond l’idée et la métamorphose pour en faire une nouvelle création. Dans ce processus, ce n’est parfois qu’en se relisant que le traducteur voit ce qu’il n’a pas vu au premier abord, ce qui lui permet de simplifier ou fluidifier encore davantage sa traduction. Traduire a quelque chose d’alchimique qui nécessite parfois plusieurs étapes.
 
    L’aisance d’énonciation prônée par Boileau est un indice de qualité de traduction. Le temps que ce critère n’est pas atteint, le traducteur continue à faire appel à son imagination pour y parvenir, quitte à s’accorder des libertés qu’il n’a pas osées jusque-là, comme soustraire des éléments superflus ou ajouter ceux qui sont sous-entendus pour parvenir à une construction intelligible. Ces libertés ne sont pas autorisées ou le sont avec parcimonie s’agissant des saintes Écritures, mais dans les autres cas certaines simplifications ou précisions peuvent s’avérer salutaires pour le lecteur. S'il comprend le français, l'auteur doit pouvoir être fier de la traduction, même si elle utilise des tournures et un langage différents des siens. La pertinence de son langage doit trouver la même pertinence dans la nouvelle langue, même si les tournures pour y parvenir sont différentes du texte d'origine. C'est pourquoi nous parlons davantage de réécriture que de traduction au premier degré. 
 
    Un exemple de liberté qui n’a pas été prise dans les saintes Écritures est celle-ci : Dans les Doctrine et Alliances, section 130, versets 20 et 21, Joseph Smith enseigne, en langage parlé :
 
    « Il y a une loi, irrévocablement décrétée dans les cieux avant la fondation de ce monde, sur laquelle reposent toutes les bénédictions ; Et lorsque nous obtenons une bénédiction quelconque de Dieu, c'est par l'obéissance à cette loi sur laquelle elle repose. »
 
    Si le traducteur se l'était autorisé, il aurait tourné cette phrase en langage écrit en la formulant de la façon suivante, qui rend mieux la pensée de l’auteur :
 
    « Toute bénédiction repose sur une loi irrévocablement décrétée dans les cieux avant la fondation de ce monde ; Et lorsque nous obtenons une bénédiction quelconque de Dieu, c'est par l'obéissance à la loi sur laquelle elle repose. »
 
    La première formulation, avec les imprécisions du langage parlé, pourrait laisser à penser qu’il n’y a qu’une loi sur laquelle reposent toutes les bénédictions, alors que dans la seconde, que précise le langage écrit, on comprend sans équivoque qu’il y autant de lois que de bénédictions, chaque bénédiction étant reliée à une loi, ce qui est attesté par le Seigneur lui-même dans D&A 132:5 où il déclare :
 
    « Car tous ceux qui veulent avoir une bénédiction de moi respecteront la loi qui a été désignée pour cette bénédiction, et ses conditions, qui ont été instituées dès avant la fondation du monde. »
 
    Bien que placée après les enseignements de Joseph Smith de la section 130, la révélation de la section 132 est bien antérieure, comme en témoigne la fin du chapeau. Ce qui signifie que l’enseignement de Joseph repose sur une révélation qui, elle, est sans équivoque.
 
    Malgré cela, le traducteur, qui aurait pu choisir d’éclairer le propos de l’auteur, ne s’est pas permis cette liberté, parce qu'il s'agit des saintes Écritures. En dehors des Écritures, le traducteur dispose d'un peu plus de liberté pour résoudre les équations complexes qui se présentent à lui.

    Notons que le traducteur de D&A 130:20-21 aurait pu rendre encore différemment la pensée de Joseph, comme :

    « Il existe des lois, irrévocablement décrétées dans les cieux avant la fondation de ce monde, sur lesquelles reposent toutes les bénédictions ; Et lorsque nous obtenons une bénédiction quelconque de Dieu, c'est par l'obéissance à la loi sur laquelle elle repose. »

    Ou encore :

    « Toutes les bénédictions reposent sur des lois irrévocablement décrétées dans les cieux avant la fondation de ce monde ; Et lorsque nous obtenons une bénédiction quelconque de Dieu, c'est par l'obéissance à la loi sur laquelle elle repose. »
 
    L’un des rôles du traducteur et du correcteur est de traquer et d'éradiquer tout ce qui sonne bizarre, toute tournure anglo-saxonne, pour en donner l’équivalent dans la pensée latine. Avec de l’entraînement il repère les figures de style et constructions anglo-saxonnes et les remplace par une ou plusieurs tournures latines. Pour mieux détecter, débusquer et métamorphoser les tournures propres à l’anglais, la lecture répétée du Manuel à l’usage des traducteurs s’avère plus qu'utile.
 
    Terminons en disant que la traduction est un exercice de transformation d’un état à un autre, d’une nature à une autre, mais pas seulement du texte : elle est un passage initiatique, une voie d’affinage pour le traducteur lui-même. En apprenant, en se renseignant, en se formant, en s’informant, en développant son imagination et sa capacité d’adaptation, il évolue lui-même bien plus que par la lecture de ce qu’il traduit. De plus, en rendant un texte accessible à des millions de gens, il sert de révélateur à ses semblables. Son œuvre le place dans la position particulière de ceux qui font preuve à la fois de maîtrise de soi et de don de soi pour la qualité du travail bien fait et pour le bénéfice de l’humanité.
 
    Cet exercice est source de progression, de perfectionnement et d’éveil de soi. Quand on a, de surcroît, la chance de traduire les propos des serviteurs de Dieu, on ne peut que se rapprocher des cieux.
 
    Puissions-nous, traducteurs et correcteurs, recevoir l’aide du Seigneur tandis que nous mettons nos talents à son service.
 
 
Mis en ligne le 05/03/2012
Mis à jour le 07/07/2016