La façon du Seigneur de s'adresser à sa mère




QUESTION : Le Sauveur ne manque-t-il pas de respect dans sa façon de s'adresser à sa mère à Cana (Jean 2:4) et au Golgotha (Jean 19:26) ?

RÉPONSE de la Rédaction :

Nous allons examiner les termes de ces versets. Nous verrons ensuite comment ils ont été commentés par les meilleurs exégètes bibliques et comment ils ont été commentés par les érudits saints des derniers jours. Nous verrons aussi comment ces versets sont commentés dans les éditions des différentes traductions de la Bible en français. Nous donnerons enfin notre conclusion.

■ Jean 2:3-5 : « Le vin ayant manqué, la mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin. Jésus lui répondit : Femme, qu'y a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n'est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites ce qu'il vous dira. »

■ Jean 19:26-27 : «
Jésus, voyant sa mère, et auprès d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : Femme, voilà ton fils. Puis il dit au disciple : Voilà ta mère. Et, dès ce moment, le disciple la prit chez lui. »

►Augustin Calmet (
1672-1757), La sainte Bible expliquée et commentée : « Quid mihi et tibi est, mulier ? Quelque tournure que l'on donne à ces paroles, on ne peut qu'y reconnaître quelque dureté ; on ne l'emploie d'ordinaire que pour marquer qu'on ne trouve pas bien qu'un autre se mêle de nos affaires ; et puis ce terme, femme, au lieu de ma mère, témoigne encore quelque sévérité ; mais les Pères les ont expliquées bénignement, en disant que le Sauveur n'a voulu dire autre chose, sinon : Ma mère, sont-ce nos affaires s'ils manquent de vin ? dois-je m'en mettre en peine ? D'autres anciens croient que le Sauveur a voulu, par ces paroles, faire sentir à la sainte Vierge qu'elle ne devait pas prévenir les moments marqués par le Père céleste. Ils ont reconnu dans sa demande une espèce de contre-temps. Enfin, la plupart veulent que le Sauveur ait parlé ici, non comme homme et Fils de Marie, mais comme Dieu. En cette qualité, il dit à la sainte Vierge : Je n'ai rien de commun avec vous. Ce n'est point à vous à me prescrire le temps de faire des miracles ; je sais le moment auquel je dois faire éclater ma puissance. C'est ainsi que les meilleurs commentateurs l'entendent. Nondum venit hora mea : Plusieurs anciens l'expliquent du temps de la Passion : Le temps de ma Passion n'est pas encore venu, alors je vous regarderai comme ma mère, et je prendrai soin de vous. Mais aujourd'hui, où il s'agit de donner par un miracle des preuves de ma divinité, je ne vous regarde pas comme ma mère. Ce n'est point à vous à me prescrire ce que je dois faire comme Dieu. Ces termes : Mon heure est venue, mon heure s'approche, mon heure n'est pas venue, etc., se prennent souvent dans l'Évangile pour le temps de la Passion (Matthieu 26:45 ; Marc 14:35 ; Jean 7:30 ; 8:20 ; 13:1). Saint Grégoire de Nice lit ainsi le verset 4 : Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi ? Suis-je encore sous votre dépendance ? Mon heure n'est-elle pas encore venue ? Ne suis-je pas en âge de me conduire et de prendre le parti que je crois le meilleur ? Marie comprit à ces paroles qu'il était déterminé à faire le miracle, mais qu'il ne voulait pas que l'on crût qu'il le fît par aucune considération humaine. »

►Adam Clarke (1762-1832), Commentary on the Bible: The Gospels (1817, 1831) : « Τι εμοι και σοι, γυναι: Qu'est-ce que c'est pour toi et moi, ô
, femme ? : La réponse de notre Seigneur à sa mère, si elle est correctement traduite, est loin d'être irrespectueuse. Il s'adresse à [elle] comme il l'a fait à la femme syro-phénicienne (Matthieu 15:28) ; comme il l'a fait la Samaritaine (Jean 4:21) ; comme il s'est adressé à sa mère inconsolable quand il était en croix (Jean 19:26) ; comme il l'a fait à son amie la plus affectueuse, Marie-Madeleine (Jean 20:15) et comme les anges lui avaient parlé auparavant (Jean 20:13) ; et comme saint Paul le fait à la chrétienne croyante (Colossiens 7:16). C'est le même terme, γυναι [femme] qui apparaît dans ce verset où assurément il n'y a aucune intention d'irrespect, mais, au contraire, de complaisance, d'affabilité, de tendresse et d'inquiétude et c'est dans ce sens qu'il est utilisé par les plus grands auteurs grecs.

« L'heure n'est pas encore venue – Ou, mon temps, car le mot ὡρα est souvent pri
s en ce sens. Mon temps pour faire un miracle n'est pas encore venu. Ce que je fais, je le fais quand c'est nécessaire, et pas avant. »

Frederic Farrar (1831-1903), The Life of Christ (1874), p. 118 : « L'appellation Femme était du plus grand respect et s'adressait à la plus grande des reines. Elle était aussi douce que possible et était adressée aux personnes les plus aimées et aux moments les plus tendres, comme, par exemple, par Jésus à Marie de Magdala, dans le jardin : 'Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?' (Jean 20:15), par les anges : idem (Jean 20:13) et par Jésus à sa mère sur la croix : 'Femme, voici ton fils' (Jean 19:26). Notre Seigneur a probablement parlé, cependant, en araméen et ici, le mot serait התנא, et non השיא, c'est-à-dire plus comme domina que femina. Qu'est-ce que j'ai à voir avec toi ? c'est une version littérale d'une expression araméenne courante (mah lî velâk), qui, même si elle met de côté une suggestion et renonce à toute discussion ultérieure, est pourtant parfaitement compatible avec la courtoisie la plus délicate et la considération la plus sensible. Pour d'autres exemples de cette phrase, voir 2 Samuel 16:10 ; 19:22 ; 1 Rois 17:18 ; Juges 11:12 ; 2 Rois 3:13 ; Josué 22:24. Nous ne pouvons pas douter que même le léger contrôle perceptible dans ces mots calmes ait été atténué par l'attitude et le ton avec lesquels ils ont été prononcés, qui permettent d'éviter que même des propos beaucoup plus durs fassent souffrir. Car avec une foi non altérée et sans aucun signe de douleur, Marie a dit aux serviteurs, sur lesquels apparemment elle exerçait une certaine autorité : 'Faites ce qu'il vous dira'. »

James Talmage (1862-1933), Jésus le Christ (1915), p. 157 : « L'interjection 'Femme', appliquée par un fils à sa mère peut paraître assez dure sinon irrespectueuse à nos oreilles, mais le fait de l'utiliser exprimait en réalité une intention tout à fait opposée. Pour tout fils, sa mère devait être avant tout la femme par excellence ; elle est la seule femme au monde à qui le fils doive son existence terrestre, et, bien que le titre de « Mère » appartienne à toutes les femmes qui ont acquis les honneurs de la maternité, cependant il n'y a pour aucun enfant plus d'une femme qu'il puisse, à bon droit, appeler de ce titre. Lorsque, dans les dernières terribles scènes de son expérience dans la mortalité, le Christ agonisait sur la croix, il baissa les yeux sur Marie, sa mère, qui était en pleurs, et la confia à l'apôtre bien-aimé, Jean, en ces termes : « Femme, voici ton fils ! » Peut-on penser qu'en cet instant suprême, le souci de notre Seigneur pour la mère dont il était sur le point d'être séparé par la mort, pût être inspiré par d'autres sentiments que le respect, la tendresse et l'amour ?

« Néanmoins, il a pu parler ainsi à Marie lors des noces, pour lui rappeler avec douceur quelle était sa situation de mère d'un Être supérieur à elle ; ceci répétait ce qui s'était passé lors de la précédente occasion où, lorsqu'elle avait trouvé son Fils, Jésus, dans le temple [Luc 2:49], il lui avait remis en mémoire le fait que sa juridiction sur lui n'était pas suprême. Le ton sur lequel elle lui avait dit qu'il manquait du vin, laissait probablement sous-entendre qu'il devait utiliser son pouvoir surhumain et satisfaire ainsi le besoin. Il ne lui appartenait pas de lui recommander l'exercice du pouvoir qui lui était inhérent en tant que Fils de Dieu, pouvoir qu'il n'avait pas hérité d'elle. « Qu'y a-t-il entre moi et toi ? » demanda-t-il, et il ajouta : « Mon heure n'est pas encore venue. » Cela ne veut pas dire qu'il se considérait incapable de faire ce qu'elle semble avoir voulu qu'il fît, mais il laissait entendre clairement qu'il n'agirait qu'en temps opportun, et que c'était à lui, et non à elle, de décider quand le moment serait venu. Elle comprit ce qu'il voulait dire, du moins en partie, et se contenta d'ordonner aux serviteurs de faire ce qu'il commanderait. De nouveau nous avons la preuve que, lors de ces noces, elle avait une position qui lui donnait des responsabilités et une autorité domestique. »

Robert Millet (n. 1947) et Kent Jackson (n. 1949)​, Studies in Scripture, volume 5 (The Gospels), 1986

« Le miracle de Cana était le premier des miracles enregistrés de Jésus (voir Jean 2: 1-11). Alors qu'il assistait à une fête de mariage, à laquelle sa mère et ses disciples étaient également présents, Jésus transforma l'eau en vin, honorant l'époux et celui qui présidait la fête (voir Jean 2: 9-10). Jean ne nous a pas beaucoup parlé de l'événement, sauf pour dire que Jésus 'manifesta sa gloire' et augmenta la foi de ses disciples en lui (Jean 2:11). Il convient de noter le commentaire de Jésus à sa mère au verset 4, qu'il a prononcé après qu'elle lui a dit que le vin était épuisé : 'Femme, que dois-je faire avec toi ? Mon heure n'est pas encore venue.' Diverses idées ont été proposées concernant la nature de la réprimande apparemment dure du Seigneur envers sa mère. Elle peut éventuellement être considérée comme une déclaration d’engagement public. Par ces mots, Jésus s'est engagé dans l'œuvre de son Père. Bien qu'il ait continué à être soucieux du bien-être de sa mère, une transition semble avoir eu lieu entre le « Jésus de Nazareth » et « Jésus le Christ », qui se lançait enfin dans son service en faveur des enfants de son Père. Il entamait ainsi sa mission et ne pouvait plus faire machine arrière (voir Luc 9:62), mais devait désormais vivre l'inexorable série d'événements menant à Gethsémané et au Golgotha. La traduction de Joseph Smith fait un changement significatif dans ce verset qui supprime la question du ton apparemment tranchant du Seigneur s'adressant à sa mère : 'Femme, que veux-tu que je fasse pour toi ? Que ferai-je, car mon heure n'est pas encore venue' (TJS, Jean 2:4). »


►La Bible de Jérusalem (1955, 1999) : « Que me veux-tu ? Littéralement : Quoi à toi et à moi ?, sémitisme assez fréquent dans l'Ancien Testament (Juges 11:12 ; 2 Samule 16:10 ; 19:23 ; 1 Rois 17:18 ; etc.) et dans le Nouveau Testament (Matthieu 8:29 ; Marc 1:24 ; 5:7 ; Luc 4:34 ; 8:28). On l'emploie pour repousser une intervention jugée inopportune ou même pour signifier à quelqu'un qu'on ne veut avoir aucun rapport avec lui. Le contexte seul permet de préciser la nuance exacte. Ici, Jésus objecte à sa mère le fait que son 'heure n'est pas encore arrivée'. »

La Bible Osty (1973) : « Femme : l'appellation n'a rien d'injurieux, d'irrespectueux, ni même de dur (voir Jean 19:26 ; 4:21 ; 8:10 ; 20:13, 15). Que me veux-tu ? Littéralement : Quoi pour moi et pour toi ? (cf Marc 5:7 ; 1:24 ; etc.). Idiotisme hébraïque pour repousser une intervention jugée inopportune (Juges 11:12 ; 2 Samuel 16:10 ; 1 Rois 17:18 ; etc.). Comparer avec Luc 2:49 ['Il leur (ses parents) dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père ?'] »

►La Bible en français courant (éd. 1997) : « Femme : Le terme grec n'a pas la nuance d'irrespect que comporte la traduction littéraire en français. Est-ce à toi à me dire ce que j'ai à faire ? Autre traduction : Que me veux-tu ? »

►La Bible TOB (2000) :  « L'usage du  mot femme n'implique aucune nuance d'irrespect , il est surtout conforme aux usages helléniques (voir aussi Jean 4:21 ; 8:10 ; 20:13, 15). Que me veux-tu ? Littéralement : Qu'y a-t-il pour moi et pour toi ? Dans certains contextes cela peut signifier : De quoi te mêles-tu ? Ainsi Marc 1:24 [Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ?]. L'expression était courante dans les milieux juifs comme dans la langue grecque. Elle marque une certaine différence de plan entre les interlocuteurs. Effectivement l'action de Jésus va se situer à un niveau qui dépasse de beaucoup celui que Marie devait normalement envisager. »

La Bible du Semeur (2000) : « Dans le texte grec, Jésus appelle sa mère femme, formule de politesse, difficile à traduire, qui se retrouve, en grec, en Jean 8:10 ; 19:26 ; 20:13, 15.  Est-ce toi ou moi que cette affaire concerne ? Autres traductions : Que me veux-tu, mère ? ou Femme, est-ce à toi de me dire ce que je dois faire ? Dans la remarque de Marie, il y a implicitement une invitation à intervenir. Jésus prend ses distances par rapport à sa mère et à son autorité : c'est son Père céleste et lui seul qui décide du moment et de l'action. »

La Nouvelle Bible Segond (2002) : « Qu'avons-nous de commun dans cette affaire ? Littéralement : Quoi à moi et à toi ? »

La Bible des Peuples (éd. 2005) à propos de Jean 19:26 : « Le mot Femme est très normal dans la bouche de Jésus, galiléen et chef de famille [sa mère est veuve], mais il y a une autre raison pour que Jean reprenne ce terme qu'on lisait déjà aux noces de Cana (Jean 2:4). On y retrouve à la fois la Femme dont la descendance écrasera le serpent (Genèse 3:15) et la mère de l'Emmanuel (Ésaïe 7:14). Le texte dit : Qu'y a-t-il entre toi et moi ? Cette expression se lit en Genèse 23:15 ; 2 Samuel 16:10. C'est une façon de réserver sa liberté. Le sens serait plus exact avec : Pourquoi te mets-tu sur mon chemin ? Jésus ne pensait pas commencer de cette manière, ni à ce moment-là, mais son esprit reconnaît l'Esprit s'exprimant par sa mère, et il lui accorde ce premier signe miraculeux. »

Conclusion

De ce qui précède, nous observons que, comme souvent, les Saintes Écritures se complètent et s'expliquent mutuellement. En l'occurrence, l'usage du terme Femme par Jésus pour s'adresser à sa mère (Jean 2:4 ; 19:26) est éclairé par l'usage qu'il fait du même terme pour s'adresser à
Marie de Magdala en pleurs (Jean 20:15). Le contexte et les propos tenus lors de cet entretien permettent de comprendre qu'il s'adresse à son interlocutrice avec douceur, en l'absence de toute dureté ou manque de respect. Ensuite, Jean 2:4 est éclairé par un événement antérieur rapporté en Luc 2:49 où Jésus, en s'adressant à ses parents, affirme la supériorité de la juridiction de son Père céleste sur lui. En l'absence éventuelle de tout autre éclairage, ces deux références suffiraient à elles seules pour expliquer le langage de Jésus en Jean 2:4 et 19:26.