Sola Scriptura ?


 

Marc-Olivier R.

 

      


      Sola Scriptura. L'Écriture seule. Ces deux mots expriment un dogme chrétien protestant vieux de près de cinq siècles, selon lequel la parole toute puissante de Dieu ne s'exprime que dans la Bible, par l'Écriture contenue dans cet ouvrage sacré. Selon cette doctrine, aucune parole ne pourrait égaler celle de la Bible. Et même si aujourd'hui certains chrétiens en considèrent d’autres comme prophètes et apôtres, apportant paroles et interprétations inspirées, rien de ce qu'ils diraient n’égalerait, selon cette doctrine, l’autorité de la Bible. C’est ce qu’on appelle la doctrine de la Sola Scriptura.

 

      Un tel dogme pose certains problèmes. Le premier est scripturaire. La doctrine de la Sola Scriptura n’est pas confortée par l'Écriture. Le deuxième problème relève de la logique, ce que nous verrons ci-après.

 

      Ma motivation devant cette question est double : Premièrement, certaines Églises chrétiennes considèrent qu'une secte se distingue d'une Église en ce qu'elle ajoute de nouvelles Écritures ou révélations à la Bible. Deuxièmement, je suis souvent surpris de la difficulté de certains de mes interlocuteurs à comprendre le principe de la révélation continue telle que l'énonce l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Comme s’ils ne pouvaient se distancer d’une logique transmise par tradition religieuse.

 

      Commençons par examiner cette doctrine audacieuse - la Sola Scritura, selon laquelle aucune parole n’égale celle de la Bible - à la lumière de la Bible elle-même.

 

 

Ce qu'en dit la Bible...

 

      Que dit la Bible de la doctrine de la Sola Scriptura ? En fait, elle n'en dit rien. La Bible n’apporte aucun argument pour la doctrine selon laquelle seule la Bible vaut comme parole de Dieu. La Bible se réfère souvent aux texte écrit, comme lorsque Jésus, pour résister au diable après quarante jours de jeûne dans le désert, cite ce qu’il avait lui-même révélé à ses prophètes (Jésus-Christ ayant été, avant son incarnation, le Jéhovah de l'Ancien Testament). Mais aucun passage n'affirme que la Bible est la parole définitive et unique de Dieu. Aucune Écriture ne ferme le canon biblique dans un passage du genre : « Ce livre est la seule parole de Dieu pour tous et pour toujours, et aucune autre parole ne sera révélée à quiconque ». Les chrétiens de tous bords ont cherché un verset qui fermerait définitivement le canon biblique, un verset qui affirmerait que seule la Bible est la parole toute puissante de Dieu, et qu'aucune autre parole n'est à attendre de sa part. Mais aucun verset n'est venu appuyer cette thèse, et les interprétations que l'on a fait de certains passages dans ce sens n’ont pas résisté à l’analyse.

 

      Par exemple, on a souvent cité les verset d'Apocalypse 22:18-19 qui disent, en substance, que toute personne ajoutant ou retranchant quoi que ce soit à « ce livre » serait frappée des fléaux décrits dans « ce livre », et qu'elle serait retranchée de « l'arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre ». Les défenseurs de la Sola Sciptura ont avancé que « ce livre » signifiait la Bible, et que ce verset est une déclaration de l’unicité de la Bible en tant que parole de Dieu. Pourtant, « ce livre » ne peut pas faire référence à la Bible pour la simple raison qu'elle n'existait pas à l’époque où l'Apocalypse a été rédigée. De plus, la malédiction prononcée dans ce passage fait référence à des fléaux mentionnés dans l'Apocalypse elle-même. La Bible (du latin « Biblia », « livres ») est composée, comme son nom l’indique, de plusieurs livres. L'Apocalypse de Jean n'est qu'un livre parmi de nombreux autres, et la mention « ce livre » dans les verset 18 et 19 du vingt-deuxième chapitre fait référence à l’Apocalypse, et non à la Bible dans son ensemble.

 

      Un autre passage fréquemment cité est celui de Jude 1:3 :

 

      Bien aimés, comme je désirais vivement vous écrire au sujet de notre salut commun, je me suis senti obligé de le faire afin de vous exhorter à combattre pour la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes.

 

      Ce passage serait, selon certains, un aveu qu'après les écrits des apôtres, nulle autre révélation ne devait être attendue. Peut-être qu'en extrapolant démesurément et en modifiant légèrement le sens premier de l'Écriture, on peut arriver à une telle conclusion, mais si on s'intéresse au contexte, on remarque rapidement que cette interprétation n’est pas acceptable. Dans le verset 4 du premier chapitre, Jude fait remarquer aux destinataires de son épître qu'il s'est glissé parmi eux de faux docteurs, des hommes qui renient le Christ. Que veut dire Jude au sujet de cette foi « transmise une fois pour toutes » ? D'abord, chose intéressante, il utilise le terme « foi » plutôt que « doctrine », « révélation » ou « enseignement ». En utilisant le terme « foi » il ne parle pas des révélations du Seigneur, de ses enseignements, pour dire qu’ils ont été transmis une bonne fois pour toute. Cette interprétation serait en désaccord avec le reste de la Bible. Il parle de la foi en Jésus-Christ pour dire aux saints - les membres de l'Église – de ne pas attendre d'autre Sauveur en qui placer leur foi, mais de rester fermes dans leur témoignage et dans leur foi.

 

   

La logique

 

      Puisqu'il n'existe aucun passage biblique qui vienne soutenir l'idée d'un canon fermé, sur quels fondements repose la doctrine de la Sola Scriptura ? Puisque cette doctrine ne repose pas sur l'Écriture elle-même, quelle logique y a-t-il à la soutenir ?

 

      Selon les mouvements chrétiens traditionnels, particulièrement les mouvements protestants, rien n'est au-dessus de l'Écriture biblique, dont le canon est clos. Or, pour que cette affirmation puisse avoir une valeur doctrinale, la moindre des choses est qu'elle ait un degré d'autorité égal au reste de la parole de Dieu contenue dans la Bible. Si l'on affirme : « La Bible, et rien d'autre ! », et que l'on fait de ce propos non pas une spéculation mais une puissante déclaration de foi, alors elle doit nécessairement être inscrite dans un registre considéré comme inspiré de Dieu. Comme nous avons vu qu'un tel enseignement n'est pas biblique, il aurait au moins fallu qu’un un prophète du Seigneur, dûment autorisé, déclare la fermeture du canon biblique, après que celui-ci ait été défini. Pour que la fermeture du canon puisse être prononcée, et que l'on puisse affirmer qu'il s'agit là de la volonté divine, seule une parole venant d'un serviteur autorisé et inspiré de Dieu pourrait avoir l'accord divin et l'autorité nécessaire – autorité égale au reste de la parole de Dieu contenue dans la Bible -. Or, dans les courants protestants, on affirme qu'il n'y a plus de prophète après les apôtres du temps du ministère terrestre du Christ et on admet qu'il n'y a plus de révélation après les évangiles, les épîtres et l'Apocalypse de Jean. Si on ferme les cieux, que l'on proclame la fin des révélations de Dieu, sans qu'un prophète du Seigneur l'ait clairement révélé, cette affirmation n'a que la force de la conviction des hommes et n'a pas l’approbation divine. En toute logique, on ne peut pas dire d'un côté : « La Bible ! », et d’un autre côté placer sa foi en un principe religieux non biblique. Si aucune Écriture ne clôt le canon après l'avoir désigné, si aucun prophète n'est appelé pour le faire – puisque, selon la tradition chrétienne traditionnelle, il n'y en eut aucun autre après les apôtres d'antan, au nom de quoi affirme-t-on que Dieu a cessé toute révélation ? Au nom de quoi affirme-t-on que seule la Bible contient la parole de Dieu ?

 

      En réalité, est-ce Dieu qui a clos le canon biblique, ou les hommes ? Si Dieu n'a pas décrété qu'il mettrait fin à ses révélations, s'il n'a jamais affirmé qu'il n'appellerait plus de prophète, qui est-ce qui a conçu et répandu cette idée, et en vertu de quelle autorité ? Si ce sont les hommes qui ont établi la doctrine de la Sola Scriptura, alors elle s'annule d’elle-même et n’a pas de valeur, puisque selon les principes qu'elle dicte, seule la parole de Dieu vaut comme doctrine de l'Église. Si la Sola Scriptura est inexistante dans la Bible, si elle n'est pas fondée sur l'Écriture, elle s'abroge d’elle-même.

 

 

Transmission d'une tradition au fil des générations

 

      Pourquoi est-il si difficile d'admettre que le Seigneur aurait pu appeler des prophètes à notre époque, dont certaines paroles inspirées auraient la même force que les Écritures anciennes, bibliques ? Ne serait-ce pas parce que nul n'est prophète en son pays, et que nul ne l'est non plus à son époque ? Il est toujours plus aisé de croire aux révélations des hommes du passé que d'écouter les paroles inspirées d'hommes vivants que nous voyons tantôt sublimes et touchants, tantôt faibles, écrasés par les années et la condition humaine.

 

      À cela s’ajoute le poids de la tradition. De façon naturelle, nous avons confiance en ceux et celles qui nous ont précédés. Nous avons dans une grande mesure confiance en nos parents et en nos ancêtres, et il nous semble peu envisageable qu'ils se soient trompés à ce sujet. Pour comprendre comment ce dogme s'est enraciné dans l’opinion collective, tournons-nous vers le passé.

 

      Les apôtres originels sont morts vraisemblablement au cours du premier siècle après Jésus-Christ, sans laisser de successeurs qui puissent sérieusement se réclamer du saint apostolat. Dans leur tombe, ils ont également emmené leur autorité divine, c'est-à-dire la plénitude révélée de la prêtrise, et ce qui y était rattaché, à savoir le droit et le pouvoir de diriger l'Église selon l'inspiration et les révélations du Seigneur. À partir de leur mort, la voie royale de la révélation s'est refermée par l’absence de direction autorisée à la tête de l'Église. De nombreux dirigeants de l'Église primitive ont certainement encore bénéficié de l’inspiration dans leur tâche, comme cela peut encore être le cas aujourd’hui, mais les révélations directes se sont arrêtées à cette époque-là. À la mort des apôtres, la Bible n’avait pas encore été compilée. Certains avaient la loi et les prophètes, et la plupart des congrégations possédaient les lettres et des copies de lettres que les apôtres et leurs adjoints leur faisaient parvenir. Tout cela de manière non uniforme. L'Église primitive se conduisait-elle selon le principe de la Sola Scriptura ? La Bible était-elle à la base du christianisme ? Non, mais la révélation était le fondement du christianisme primitif : la révélation de Dieu aux prophètes d'antan, les enseignements du Christ qui avaient été rédigés, et la révélation de Dieu aux apôtres - des apôtres vivants, en chair et en os. Voilà le réel fondement de la doctrine chrétienne primitive.

 

      Mais les apôtres sont décédés en un bref laps de temps, et l'Église fut plus ou moins laissée à elle-même. Où étaient les solutions inspirées, où étaient les serviteurs du Seigneur, alors que le dragon faisait la guerre aux saints (voir Apocalypse 13:7), et que l'empire romain devenait de moins en moins tolérant vis-à-vis de cette nouvelle doctrine ? Les membres du corps du Christ de l'époque et leurs dirigeants faisaient au mieux : à défaut d'avoir accès directement à la révélation, ils se référaient à leurs croyances d’origine, à la logique et aux philosophies. Les décennies suivantes ont vu des tentatives de compilation des nombreux livres, épîtres et autres fragments doctrinaux contenus dans divers catalogues, ce qui a débouché sur l'apparition de la première Bible, au crépuscule du IVe siècle ap. J.-C. Jusqu'à la Réforme du XVIe siècle, la Bible, en tant qu'ouvrage contenant la parole de Dieu, était accompagnée des traditions de l'Église et des interprétations papales des Écritures. C’est contre elles, par ailleurs, que s’est organisé la Réforme qui s’est démarquée du catholicisme en rejetant les doctrines issues de la tradition. C'est dans ce contexte précis qu'est née la doctrine de la Sola Scriptura, suscitée par le rejet des abus de l'Église dominante dans l’assimilation de la parole de Rome à la parole de la Bible.

 

      On peut comprendre que le principe de l'Écriture Seule ait très rapidement été accepté dans les milieux réformés, puisque cela permettait de couper avec l'autorité papale et ses doctrines ad hoc.

 

      Cependant, ce principe est tout autant fondé sur la tradition que certains dogmes catholiques. En réalité, le protestantisme a combattu certaines traditions en en suscitant une autre, aussi absente de la Bible que celles combattues : une tradition humaine décrétant la fermeture du canon divin, pour contrer d'autres traditions humaines. De génération en génération, alors que le protestantisme s'élargissait à de nouvelles nations (à commencer par le Nouveau Monde), cette doctrine s'est renforcée en étant transmise de père en fils et de mère à fille, jusqu’au point de n'être pas ou peu remise en question dans les milieux protestants aujourd'hui, malgré l’absence de fondement biblique.

 

 

« Ajouter à la Bible » ?

 

      « Ajoute-t-on quelque chose à la Bible ? », demande un site anti-sectes qui considère que tout mouvement se montrant coupable d'un tel acte doit être considéré comme sectaire. Étant donné ce qui précède, on a de la peine à comprendre ce que veut dire exactement « ajouter à la Bible ». Si cela signifie ajouter quelque chose au livre même, alors les saints des derniers jours - et tous les mouvements religieux que je connais – ne sont pas concernés, car les versions de la Bible sont plus ou moins identiques les unes aux autres. S’il s’agit d’ajouter quelque chose à la parole de Dieu, cela n'a pas davantage de sens : ce qui est doctrinalement « ajouté » dans le mormonisme est considéré comme inspiré de Dieu. La parole de Dieu s'ajoute-t-elle à elle-même ? S'il y a ajout, c’est qu’il y a eu une limite, une fin. Or, pour les saints des derniers jours, Dieu n'a pas fermé le canon de ses révélations qui se poursuivent de nos jours.

 

      En prétendant que Dieu a fermé le canon de ses révélations et que tout mouvement se réclamant de nouvelles révélations ne peut être considéré comme chrétien, on avance une proposition qui n’est ni fondée bibliquement ni logique, et qui par-dessus le marché représente une infraction au principe de la Sola Scriptura, puisque aucune Écriture ne conforte cette position.

 

      Récemment, j'ai eu l'occasion d'aborder ce sujet précis avec deux Évangéliques, tous les deux très sympathiques. J’ai rencontré le premier à l'occasion d'un cours de répétition dans l'armée suisse. Nos conversations étaient amicales, et il n'y avait aucune envie d'entrer sur un débat théologique ; c'était l'échange qui prédominait, ce qui était agréable. Un seul soir a été l'exception à la règle : nous allions nous quitter le lendemain, et un autre ami, agnostique celui-ci, nous a demandé de présenter nos croyances respectives. J'ai senti mon ami évangélique se crisper un peu (et peut-être moi aussi) quand j'ai insisté sur l'importance de la révélation moderne et de l'appel d'apôtres et de prophètes à notre époque. Malgré la rationalité des arguments présentés - et malgré le fait que l'agnostique soutenait mon point de vue qu'il considérait comme logique - mon ami évangélique hochait la tête en répétant : « Non, pour moi, rien ne peut égaler la Bible. Aucune autre parole, tout inspirée qu'elle soit, ne peut être à la hauteur de la Bible ». J'ai alors réalisé combien cette tradition - le principe de l'Écriture Seule - était profondément ancrée dans les milieux protestants, et combien il était difficile pour ceux qui s'en réclament de s'en détacher.

 

      J'ai de nouveau fait ce constat lorsque, plus récemment, j'ai abordé le même sujet lors d'une conversation privée avec un pasteur évangélique, à l'occasion d'un mariage. C'était une personne très sympathique, très ouverte, et notre longue discussion a été enrichissante - en tous cas, elle l'était pour moi. La doctrine mormone de la révélation continue ou moderne, selon laquelle Dieu continue à révéler sa parole à notre époque, n'a d'abord pas suscité chez lui d'autre réaction que l'étonnement. Mais avec du recul, en me remémorant son insistance à parler de ce sujet, je me suis rendu compte que ce devait être pour lui un principe difficile à accepter.

 

      Pourtant, le principe de la révélation moderne et continue est très simple, et bibliquement défendable. Son seul grief, c'est d'être en opposition avec celui de la Sola Scriptura, une tradition chrétienne de longue date, qui s’est enracinée au fil des générations. La Bible est la parole de Dieu, mais à aucun moment elle ne prétend être la seule.

 

      Puissions-nous comprendre l'importance de la révélation de Dieu aux hommes du passé, du présent et de l'avenir. Puissions-nous faire preuve de cette ouverture d'esprit qui nous préparera à recevoir encore davantage de la part du Seigneur jusqu'à ce que « la terre [soit] remplie de la connaissance de l'Éternel » (Ésaïe 11:9). 

 

 

Première publication : 8 septembre 2004

Mise à jour : 28 février 2005

 

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