Harmonisation des paradoxes
de la théologie chrétienne
traditionnelle
David L. Paulsen
Parce qu’ils rejettent
l’influence du néoplatonisme sur la théologie
chrétienne originale, les saints des derniers jours ne sont
pas concernés par les dilemmes que posent certains des
paradoxes de la théologie chrétienne traditionnelle.
Cela ne veut cependant pas dire que la vie éthique des saints
et leur pensée religieuse soient exemptes de paradoxes. La
perspective des saints a tendance à harmoniser beaucoup de
paradoxes par sa conception que l’opposition est nécessaire
en toutes choses et que Dieu et l’humanité sont dans le
même ordre de réalité mais à des étapes
différentes de connaissance et de progression.
Tel qu’utilisé dans le
vocabulaire courant, le mot « paradoxe »
désigne habituellement une déclaration qui, à
première vue, est incroyable parce qu’elle est
apparemment contradictoire avec elle-même ou est contraire à
des faits bien établis, au bon sens ou aux croyances
généralement reçues. Si beaucoup de paradoxes
sont indubitablement faux, tous ne le sont pas nécessairement.
En effet, dans l’histoire de la pensée humaine, beaucoup
de paradoxes effrontés ont renversé une croyance
généralement reçue mais fausse, pour devenir
eux-mêmes, par la suite, généralement acceptés :
« paradoxe à un moment donné, mais
maintenant le temps lui apporte sa preuve » (Hamlet
3.1.115).
La théologie chrétienne
classique est paradoxale à beaucoup d’égards.
C’est souvent le résultat des fusions théologiques
instables qui se sont produites au cours des premiers siècles
du christianisme quand (a) les idées qui provenaient de la
révélation personnelle judéo-chrétienne
ont été (b) refondues par interprétation au sein
d’une conception néoplatonicienne impersonnelle de la
réalité. En voici quelques-unes :
1. (a) Le Dieu aimant qui est
profondément touché par le sentiment de nos infirmités
est (b) sans passions et ne subit aucune influence extérieure.
2. (a) Le Dieu qui agit dans
l’histoire humaine et répond aux prières
personnelles est (b) intemporel et immuable.
3. (b) Le Dieu sans corps ni parties
est devenu (a) incarné en la personne de Jésus de
Nazareth.
4. Le Dieu qui est (b) absolument
illimité et bon et qui a tout créé de rien (a) a
créé un monde où les maux abondent.
5. (a) La Divinité se compose
de trois personnes parfaites et séparées qui (b)
constituent collectivement une substance métaphysique unique.
Tout en affirmant (a) les dimensions
judéo-chrétiennes des propositions précitées
concernant Dieu, la doctrine mormone rejette (b) le cadre
néoplatonicien et la métaphysique néoplatonicienne
à l’intérieur desquels la révélation
judéo-chrétienne a été historiquement
interprétée. C’est à cause de cela que la
compréhension que les saints ont de la doctrine chrétienne
ne manifeste pas les paradoxes qui sont le résultat de l’union
de ces deux croyances incompatibles.
La pensée des saints des
derniers jours construit des ponts entre des entités et des
quantités qui sont normalement considérées comme
incongrues. Ils ne considèrent pas la réalité
comme une dichotomie mais comme une continuité graduelle :
ainsi, l’on considère que l’esprit est une forme
de matière, mais une forme hautement raffinée ; et
le temps fait partie de l’éternité. Un Dieu
corporel est omniprésent par la lumière qui émane
de lui et qui est dans et à travers toutes choses (D&A
88:12-13).
Dans le discours moral, le principe
axiomatique et éternel du libre arbitre exige qu’il y
ait « une opposition en toutes choses » (2 Né.
2:11) pour garantir que l’on pourra faire des choix valables,
non seulement entre le bien et le mal mais également parmi un
choix de possibilités justes. La faiblesse existe pour
apporter la force (Ét. 12:27). Ainsi, la vie morale des saints
des derniers jours se situe entre des options qui sont souvent
paradoxales : les impératifs de s’améliorer
ou de servir les autres, de passer du temps chez soi ou de servir
l’Église, de favoriser l’individualité ou
l’institutionnel, d’obtenir la richesse ou de donner aux
pauvres, de trouver sa vie en la perdant au service d’autrui
(Mt. 10:39).
Ces opposés n’empêchent
cependant pas les saints d’agir et on ne les transcende pas par
le mysticisme, l’ironie ou la résignation (que ce soit
dans le sens optimiste ou pessimiste du terme). Ils sont englobés
dans une série de principes évangéliques
agissant les uns sur les autres qui guident la vie des saints,
notamment
• la révélation
personnelle (par le Saint-Esprit chacun peut savoir ce qui mène
au Christ [Mro. 7:12-13 ; 10:5-6])
• l’obligation
d’agir (la connaissance de ce qui est juste s’obtient en
le faisant [Jn. 7:17])
• l’engagement
volontaire dans des alliances (on s’engage par ce qu’on
accepte de faire)
• une notion
étendue du moi (aider les autres revient à s’aider
soi-même)
• l’expiation
de Jésus-Christ (son jugement englobera la grâce divine
et les oeuvres humaines, la justice punitive et la miséricorde
compatissante)
• la relativité
éternelle des royaumes et de la progression (malgré
toutes leurs différences, tous sont sur le même chemin
de la perfection).
Pour les saints des derniers jours,
les paradoxes de la connaissance sont généralement
résolus en vertu du concept de « la révélation
continue ». S’ils sont enclins à croire que
toute vérité est logique avec elle-même et avec
toute autre vérité, les saints des derniers jours
reconnaissent également l’imperfection de la
compréhension humaine. Les tentatives de la part des mortels
de comprendre ou d’exprimer les vérités divines
sont par nature exposées à l’erreur pour au moins
deux raisons : (1) le cadre linguistique et conceptuel dans
lequel ces faits sont exprimés et interprétés
est conditionné par la culture et manifestement
insatisfaisant ; et (2) la conscience que l’humanité
a de ces faits est fragmentaire et incomplète, « Car…
autant les cieux sont élevés au–dessus de la
terre, autant mes voies sont élevées au–dessus de
vos voies, et mes pensées au–dessus de vos pensées »
(És. 55:8-9) et, dans la condition mortelle, « l'homme
ne comprend pas tout ce que le Seigneur peut comprendre »
(Mosiah 4:9). Mais par la révélation, la connaissance
humaine peut augmenter : « Nul n'a connaissance [des
voies de Dieu], si cela ne lui est révélé »
(Jacob 4:8). « L’homme animal ne reçoit pas
les choses de l’Esprit de Dieu… et il ne peut les
connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en
juge » (1 Co. 2:14).
Ainsi, là où une
révélation définitivement claire semble
contredire l’opinion généralement reçue,
le bon sens ou des faits bien établis, les saints des derniers
jours accordent la priorité à la révélation
et espèrent que le temps fournira la preuve de ce qui semble
maintenant paradoxal ou que, dans la compréhension plus
complète des choses que Dieu possède, il puisse y avoir
des principes intermédiaires permettant de réconcilier
deux vérités partielles apparemment contradictoires.
Cette confiance, cet espoir de révélations futures
permettent d’apaiser des paradoxes aussi insondables que le
point de savoir comment la connaissance totale de Dieu peut être
conciliée avec le libre arbitre de l’humanité,
comment les récits scripturaires et scientifiques de la
création peuvent être harmonisés ou comment,
d’une manière générale, l’étude
et la foi, la raison et la révélation, la vision
symbolique et l’esprit pratique et littéral peuvent être
satisfaits simultanément. La doctrine des saints résiste
aux extrêmes : ce qui fait son autorité n’a
pas été transformé en abstractions ou en absolus
et ses révélations ne se sont pas égarées
dans le mysticisme ou le flou. C’est ainsi que la doctrine de
l’Évangile éternel conserve son propre ensemble
de tensions dans un monde mortel.
Bibliographie
Hafen,
Bruce C. "Love Is Not Blind : Some Thoughts for College
Students on Faith and Ambiguity." Dans BYU Speeches of the Year,
p. 8-17. Provo, Utah, 1979.
Article tiré de l'Encyclopédie du mormonisme, Macmillan Publishing Company, 1992, traduction Marcel Kahne, source www.idumea.org, avec autorisation